Une lueur d’espoir en pratique clinique
Claude SPICHER0F[1]
« Je suis navré·e, je ne trouve pas d’explications à vos symptômes douloureux. »
Il y a 150 ans, le neurologue Silas Weir Mitchell décrivait avec une grande perspicacité les affres de douleurs de 66 patient·es blessé·es, durant la ‘Guerre de Sécession’ (1872, [1874]).
"As the pain increases, the general sympathy becomes more marked. The temper changes and grows irritable, the face becomes anxious, and has a look of weariness and suffering. The sleep is restless, and the constitutional condition, reacting on the wounded limb, exasperates the hyperaesthetic state, so that the rattling of a newspaper, a breath of air, the step of another across the ward, the vibrations caused by a military band, or the shock of the feet in walking, gives rise to increase of pain." (Mitchell, 1872)
« A mesure que la douleur augmente, le retentissement sur tout l'organisme s'accroit. Le caractère s'aigrit ; le visage exprime l’anxiété, le regard laisse lire la fatigue et la souffrance. Les nuits sont sans repos. L'état général réagissant à son tour sur la blessure exalte encore l'[état] hyperesthésique : et alors, le froissement d'un journal, le souffle du vent, le pas d'un homme, les vibrations produites par une marche militaire, le choc du pied contre le sol exaspèrent la douleur. » (Mitchell, [1874])
Il avait compris, grâce à ses très fines observations de ‘causalgies’, que la cause de ces complications douloureuses provenaient de lésions neurologiques mineures.
“These causalgias were certainly major by the importance of the symptoms, but stemmed from minor neurological lesions.” (Mitchell, 1872)
Malheureusement, l’Histoire n’a retenu de son œuvre que le terme de ‘blessures de guerre’ (Mitchell et al., 1864) – et non de lésions mineures.
Il y a plus de 20 ans (Spicher, 2003), j’ai pointé que ce tableau clinique avait été attribué à tort aux lésions majeures1F[1]. Plutôt que de quantifier le nombre d’axones Aβ lésés d’une branche cutanée, je proposais alors de cartographier le territoire hypoesthésique2F[2] et d’en mesurer l’importance avec des signes d’examen clinique. Par exemple : le Seuil de Perception à la Pression (Spicher, Murray, Chapdelaine et al., 2025).
Depuis, nous n’avons eu de cesse de documenter les possibilités de déterminer le Syndrome Douloureux Régional Complexe (SDRC) de Budapest et d’en rechercher le territoire hypoesthésique partiel. Un guide, afin de nommer la branche cutanée lésée, a été publié sous l’égide de l’International Federation of Associations of Anatomists (2010, 2013, 2017, 2020). Le 21 janvier 2026, la parution de cette étude prospective et consécutive portait, cette fois, sur les observations de 4440 patient·es, croisées avec 100 atlas d’anatomie clinique (Spicher, Quintal & Sprumont, 2026). Son annexe I ‘Guide pour trouver la branche cutanée responsable des symptômes neuropathiques’ et le nouveau ‘Raisonnement clinique de la symptomatologie à la sémiologie neuropathique’, co-créés avec Marie-An Hoang, en sont les grandes nouveautés. Ces outils didactiques sont là pour guider le/la clinicien·ne dans sa recherche de l’une des 240 branches cutanées lésées.
L’allodynie est trop souvent systématiquement associée au SDRC, en oubliant qu’elle est toujours une hypoesthésie paradoxalement douloureuse au toucher : en général (Spicher et al., 2008) et en particulier pour 86 patient·es souffrant de SDRC du pied (de Andrade Melo Knaut, Hoang, Bossard et al., 2024)
En avril 2026, Hoang et collaborateur/trices ont démontré que l’étiologie du SDRC de 153 patient·es souffrant du pied est :
Une légère hypoesthésie tactile partielle (n=45) ;
Une légère hypoesthésie tactile partielle recouverte initialement d’une allodynie mécanique statique (n=108).
La démonstration de la découverte de Silas Weir Mitchell n’aurait pas d’intérêt si elle n’offrait aux patient·es une lueur d’espoir, à savoir la proposition d’une co-thérapie alternée basée sur :
Les mécanismes de plasticité neuronale qui suppléent les lésions mineures ;
La restauration de l’inhibition tact douleur.
Efficacité de la méthode de Rééducation Sensitive de la Douleur (RSD)
Cette efficacité de la méthode de RSD pour diminuer les sensations de raideur, les sensations de cuisson/chaleur/froid/glace, les nuits sans repos, les angoisses et l’isolement avait déjà été étayée de longue date tant par les chercheur·euses, que les clinicien·nes et les soigné·es (Packham et al., 2018 ; Murray, 2019 ; Spicher & Murray, 2020 ; Girard, 2021 ; Griffiths et al., 2023 ; de Andrade Melo Knaut, Hoang, Bossard et al., 2024 ; Bourgault, 2025) :
Tara Lisa Packham, de la McMaster University (Canada), y avait consacré un chapitre de sa thèse de doctorat, à partir de 48 patient·es souffrant d’un SDRC d’une articulation du membre supérieur (Packham et al., 2018) ;
Ce travail magistral avait même été primé par un autre chapitre de thèse de doctorat, celle de Grace Shobha Griffiths de la Otago University (Nouvelle-Zélande), obtenant la 2e place d’une analyse comparative de 226 traitements (Griffiths et al., 2023) ;
En 2024, l’efficacité de cette méthode était à nouveau démontrée, cette fois dans Douleur et analgésie, le journal officiel de la « société française pour l’étude de la douleur ». Cette cohorte de 86 patient·es souffrant d’un SDRC d’une articulation du pied présente une taille d’effet | effect size | de Cohen excellente. Dit autrement, nous avons comparé des patient·es vraiment comparables.
En réadaptation, nous étudions l’effet de nos interventions autrement qu’en pharmacologie. Nous travaillons in vivo et non in vitro. C’est la raison pour laquelle nous refusons de comparer ce qui n’est pas comparable, à savoir la vie de patient·es qui souffrent, nuits et jours, de douleurs insupportables découlant de huit grands groupes de paramètres très variables : les lésions tissulaires, les processus de la douleur, le mode de vie, ainsi que les facteurs biomécaniques, personnels, psychologiques, sociaux et contextuels (Cholewicki et al., 2019).
C’est ainsi que l’article sur 153 patient·es souffrant d’un SDRC d’une articulation du pied (Hoang, de Andrade Melo Knaut, Maiara Gomes da Silva et al., 2026) a été effectué en pratique clinique | clinical practice|. Le design de cette étude prospective a été énoncé en 2003 et le recueil des données a débuté le 01/07/2004. Le mandat d’analyse a été demandé et octroyé rétrospectivement par l’Unicentro (Paraná, Brésil) dont les étudiant·es, sous la direction du Prof Sibele de Andrade Melo Knaut, calculent les statistiques, tout en traitant aussi d’autrespatient·es. Iels analysent des données dont iels ont par ailleurs l’expérience ; avec un des résultats suivants https://brjp.org.br/article/doi/10.63231/2595-0118.202666-en#nav1 :
Fig. 3. McGill Pain Questionnaire score pre and post intervention. Comparison between the McGill Pain Questionnaire (points – pts) before and after the method of Somatosensory Pain Rehabilitation’s assessment and treatment between group A – Complex regional pain syndrome (CRPS) with tactile hypoaesthesia and group B – CRPS with paradoxical touch-evoked painful tactile hypoaesthesia (static mechanical allodynia) *** p<0.001.
30 ans après l’exigence de l’evidence-based medicine (Sackett, Rosenberg, Gray et al., 1996), il n’est plus possible dans une éthique des conséquences | consequen-tialism | d’ignorer les données probantes produites par la recherche : l’étiologie du SDRC de Budapest est une hypoesthésie tactile légère et partielle. Nous avons à disposition des signes d’examen clinique qui apportent des données probantes sur ces lésions axonales Aβ.
En conséquence, il n’est PAS valide de focaliser les recherches sur ces mineures lésions avec une neurographie sensitive. Le résultat est connu d’avance : il sera soit négatif, soit subnormal. Ce qui ne permet pas d’exclure une lésion et encore moins d’effacer les symptômes.
La recherche de l’hypoesthésie tactile légère et partielle offrira alors une lueur d’espoir - ce dont sont capables, à ce jour, 1657 médecins, thérapeutes et chirurgiens de notre communauté de pratique intercontinentale dans 49 pays, intergénérationnelle et interdisciplinaire.
Pour la recherche des douleurs encore insuffisamment expliquées, endurées par de trop nombreux·ses citoyen·nes.
Références
Bourgault, C. (2025). De la connaissance à la reconnaissance. Somatosens Pain Rehab, 22(2), 46-48. Téléchargeable (04/05/2026) : https://www.somatosenspainrehab.com/articles/de-la-connaissance-la-reconnaissance
Cholewicki, J., Breen, A., Popovich, J.M. Jr, Reeves, N.P., Sahrmann, S.A., van Dillen, L.R., Vleeming, A. & Hodges, P.W.J (2019). Can Biomechanics Research Lead to More Effective Treatment of Low Back Pain? A Point-Counterpoint Debate. J Orthop Sports Phys Ther, 49(6):425-436. Téléchargeable (04/05/2026) : https://pmc.ncbi.nlm.nih.gov/articles/PMC7394249/pdf/nihms-1612987.pdf
de Andrade Melo Knaut, S., Hoang, M.A., Bossard, E.K., Chiquito, V.R., Eduarda Mazepa M., Portela, L.A., Zene, M.V., Packham, T.L., Dyer, J.O., Mermet-Joret, N., Annoni, J.M. & Spicher, C.J. (2024) Static Mechanical Allodynia is a paradoxical painful touch-evoked tactile HYPO-aesthesia: A retrospective analysis of 86 patients with CRPS of the foot. Douleur et analg, 37(2), 77-86.
Girard, A. (2021). La vie n’est pas si mal, finalement (Guesteditorial). Somatosens Pain Rehab, 18(4), 99-102. Téléchargeable (04/05/2026) : https://www.somatosenspainrehab.com/articles/la-vie-nest-pas-si-mal-finalement
Griffiths, G.S., Thompson, B.L., Snell, D.L. & Dunn, J.A. (2023). Person-centred management of upper limb complex regional pain syndrome: An integrative review of non-pharmacological treatment. Hand Therapy, 28(1), 16-32.
Hoang, M.A., de Andrade Melo Knaut, S., Gomes Da Silva K.M., Packham, T.L., Léonard, G. & Spicher, C.J. (2026). Effect of the method of Somatosensory Pain Rehabilitation in 153 patients with Complex Regional Pain Syndrome of the Foot. BrJPain, 9(e202666), e1-e11 Téléchargeable (04/05/2026) : https://brjp.org.br/article/doi/10.63231/2595-0118.202666-en#nav1
Mitchell, S.W. [1874]. Des lésions des nerfs et de leurs conséquences. Paris : Masson (traduction française de : Mitchell S.W. (1872). Injuries of Nerves and their Consequences. Philadelphia: JB Lippincott Co).
Mitchell, S.W., Morehouse, G.R. & Keen, W.W. (1864). Gunshot Wounds and other Injuries of Nerves. Philadelphia: JB Lippincott Co.
Murray, E. (2019). Dés-altération (Guesteditorial). e-News Somatosens Rehab, 16(4), 113-118. Téléchargeable (04/05/2026): https://static1.squarespace.com/static/633a821f7341f24aaf771811/t/674dce47689d883a135e7bda/1733152331943/e-news_somatosens_rehab_16_4.pdf
Packham, T.L., Spicher, C.J., MacDermid, J.C., Michlovitz, S. & Buckley, D.N. (2018). Somatosensory rehabilitation for allodynia in CRPS of the upper limb: a retrospective cohort study. J Hand Ther, 31(1), 10-19.
Sackett, D.L., Rosenberg, W.M., Gray, J.A.M., Haynes, R.B. & Richardson, W.S. (1996). Evidence based medicine: what it is and what it isn't. BJM, 312, 71-72.
Spicher, C. (2003). Manuel de rééducation sensitive du corps humain (1e éd. - épuisé) – Préface : J.P. Roll. Genève, Paris : Médecine & Hygiène (traduit en anglais sous : Spicher, C.J. [2006–available]. Handbook for Somatosensory Rehabilitation. Montpellier, Paris : Sauramps médical).
Spicher, C. & Murray, E. (2020). Nuits sans repos, angoisses, isolement. NON, le SDRC de Budapest n’est PAS incurable. Salle d’attente, 6, 52-53.
Spicher, C.J., Mathis, F., Degrange, B., Freund, P. & Rouiller, E.M. (2008). Static Mechanical Allodynia is a Paradoxical Painful Hypo-aesthesia: Observations derived from neuropathic pain patients treated with somatosensory rehabilitation. Somatosens Mot Res, 25(1), 77-92.
Spicher, C., Desfoux, N. & Sprumont, P. (2010 - épuisé). Atlas des territoires cutanés du corps humain : Esthésiologie de 240 branches (1ère édition). Montpellier, Paris : Sauramps médical.
Spicher, C., Buchet (- Desfoux), N. & Sprumont, P. (2013- épuisé). Atlas des territoires cutanés du corps humain : Esthésiologie de 240 branches (2e édition) – Préface : S.W. Carmichael (Mayo Clinic). Montpellier, Paris : Sauramps Médical, 100 pages.
Spicher, C., Buchet, N., Quintal, I. & Sprumont, P. (2017 - épuisé). Atlas des territoires cutanés pour le diagnostic des douleurs neuropathiques (3e édition) – Préface : J. Fraher. Montpellier, Paris : Sauramps Médical, 102 pages, format 21 x 27 cm, I.S.B.N. : 979-1-030-300925.
Spicher, C., Murray, E., Chapdelaine, S., & de Andrade Melo Knaut, S. (2025). Méthode de rééducation sensitive de la douleur : un nouveau mode de penser la complexité bio-psycho-sociale (1e édition) – Préface : Pierre Sprumont. Montpellier, Paris : Sauramps Médical.
Spicher, C., Quintal, I., & Sprumont, P. (2026). Atlas des territoires de provenance cutanée (4e édition) – Préface : Jean-Paul Brutus. Montpellier, Paris : Sauramps Médical (24 x 16 cm) or Spicher, C.J., Packham, T.L., Buchet, N., Quintal, I., & Sprumont, P. (2020). Atlas of Cutaneous Branch Territories for the Diagnosis of Neuropathic Pain (1st edition in English based on the 3rd edition in French published by Sauramps Médical) – Foreword: B. Kramer. Berlin, London, Tokyo, Shangai, New-York City: Springer-Nature.
[1] « Mais Claude, personne ne lit ces articles du XIXe siècle » ; ce qui n’empêche pas d’aucuns de les citer.
[2]Esthésiographie : signe d’examen clinique qui permet la cartographie d’un territoire cutané tactile hypoesthésique. Elle est reportée à la main sur papier millimétré.
[1]Lecturer, supervisor, School of Physical and Occupational Therapy, Faculty of Medicine & Health Sciences, McGill UniversityMontreal, Canada claude.spicher@mcgill.ca ET Centre de rééducation sensitive du corps humain, Clinique Générale, Fribourg, Suisse.